La question n’a pas une réponse, elle en a quatre. Selon qu’on parle d’une planche isolée glissée dans une revue d’arts martiaux, d’une revue entièrement dédiée, d’un album relié ou du premier vrai succès en librairie, la date passe de 1969 à 1990. Les articles français choisissent en général une des quatre et oublient les autres.
La réponse courte
Le premier manga imprimé en français paraît en 1969, dans une revue d’arts martiaux, sous forme de quelques pages traduites. La première revue entièrement consacrée au manga, Le Cri qui tue, sort en 1978, et elle est suisse. Le premier album relié suit en 1979. Il faut attendre mars 1990 et Akira chez Glénat pour le premier succès public.
Vingt et un ans séparent la première planche du premier phénomène.
| Définition retenue | Titre | Date | Éditeur |
|---|---|---|---|
| Première planche traduite en français | Bushidou Muzanden ou Oibara, selon les sources | 1969 | Budo Magazine Europe / Judo KDK |
| Première revue dédiée au manga | Le Cri qui tue | 1978 | Takemoto-Kesselring, Suisse |
| Premier album relié | Le vent du nord est comme le hennissement d’un cheval noir | 1979 | Takemoto-Kesselring |
| Premier album chez un éditeur généraliste | Gen d’Hiroshima | 1983 | Les Humanoïdes Associés |
| Premier succès commercial | Akira | mars 1990 | Glénat |
1969 : sept pages dans une revue de judo
Le manga entre en France par la porte des arts martiaux, pas par celle de la bande dessinée.
Deux revues sont candidates, et les sources ne s’accordent pas. Judo KDK aurait publié Oibara, un drame de samouraï, dès mai 1969. Budo Magazine Europe, revue bilingue franco-anglaise de cinquante pages, aurait publié le 4 octobre 1969 sept pages d’un récit de samouraï attribué à Hiroshi Hirata. Les deux titres circulent, parfois dans le même article, sans que personne ne tranche.
Les planches étaient numérotées pour permettre une lecture dans le sens japonais. Vingt ans avant que les éditeurs français ne se posent la question, un traducteur de revue martiale l’avait déjà résolue à sa façon. Les deux revues ont fusionné en 1970 pour devenir Budo, publiée jusqu’en 1973.
Le Cri qui tue, une aventure suisse
C’est la publication fondatrice, et elle n’est pas française.
Motoichi Takemoto, dit Atoss, jeune Japonais installé en Suisse, s’associe à l’éditeur Rolf Kesselring. Six numéros paraissent entre 1978 et 1981, les trois premiers à Yverdon-les-Bains, les trois suivants à Genève. Le sous-titre annonce la couleur : « honorable revue de bandes dessinées exotiques ».
Le sommaire n’a rien d’enfantin. Golgo 13 de Takao Saitō, des récits d’Osamu Tezuka, de Yoshihiro Tatsumi, de Fujio Akatsuka, puis Shōtarō Ishinomori à partir du numéro 2, à qui le numéro 6 est entièrement consacré. Certains numéros comportent du contenu politique, érotique ou violent. La revue est présente au festival d’Angoulême de 1979 à 1982.
Elle s’arrête en 1981, et pas pour la raison qu’on croit. Les éditeurs eux-mêmes évoquent « passablement de galères avec la distribution en France », alors que les ventes tenaient en Suisse et en Belgique. Ce n’est pas le public qui manquait, c’est le réseau de diffusion français. Atoss Takemoto est mort en 2020, Rolf Kesselring en 2022.

L’Akira de 1990 n’est pas celui que vous avez lu
Jacques Glénat rentre du Japon en 1990 avec les droits d’Akira. Le premier fascicule arrive en kiosque en mars 1990. C’est le point de bascule commercial du manga en France.
Sauf que cette édition n’a presque rien à voir avec l’œuvre originale.
| Édition française | Année | Sens de lecture | Couleur | Traduit de |
|---|---|---|---|---|
| Fascicules Glénat | 1990 | occidental | colorisée | l’anglais |
| Six volumes | 1999 | occidental | noir et blanc | le japonais |
| Édition originale | 2016-2019 | japonais | noir et blanc | le japonais |
Glénat n’a pas publié le manga japonais : il a repris la version américaine colorisée par Epic Comics, filiale de Marvel, parue en 1988. Colorisation faite aux États-Unis, sens de lecture occidental, traduction depuis l’anglais. La version noir et blanc n’arrive qu’en 1999, toujours avec les planches retournées. Il faut attendre janvier 2016, puis juin 2019 pour l’achèvement des six tomes, pour lire Akira dans le sens voulu par Ōtomo. Vingt-neuf ans après le premier fascicule français.
Dragon Ball suit trois ans plus tard : le tome 1 sort le 1er mai 1993 chez Glénat, 182 pages, à 6,90 € en équivalent actuel du prix de lancement. L’anime passait déjà au Club Dorothée depuis 1988, ce qui explique en grande partie l’accueil réservé au livre.
La télévision est arrivée avant les livres, et bien avant Goldorak
L’idée que Goldorak aurait ouvert le bal est fausse d’une décennie.
- 30 mai 1962 : sortie en salle de La Légende du Serpent Blanc, sous le titre La Légende de madame Pai Niang.
- 1967-1968 : l’ORTF diffuse Super Jetter et Obake no Q-tarō en version sous-titrée.
- 1971 : Oum le dauphin, coproduction franco-japonaise.
- 1972 : Le Roi Léo, d’après Osamu Tezuka.
- 1974 : Le Prince Saphir, du même auteur.
- 3 juillet 1978 : Goldorak, sur Antenne 2, dans l’émission inaugurale de Récré A2.
Goldorak est le premier succès de masse. Six programmes japonais l’avaient précédé à l’antenne. Son arrivée à l’antenne relève moins du flair que de la comptabilité : Jacqueline Joubert, directrice des programmes jeunesse, aurait validé la série d’abord pour son prix, environ 20 000 francs l’épisode contre 30 000 francs la minute pour une production française. La diffusion complète s’étale sur plus de deux ans, jusqu’au 24 octobre 1980, ralentie par des négociations de droits et des grèves.
Le Club Dorothée démarre le 2 septembre 1987 sur TF1 et s’arrête en août 1997. Ces dix années fixent le catalogue de toute une génération, un point développé dans les séries manga des années 90.

La panique morale commence avant Dragon Ball
Autre raccourci répandu : la campagne contre les dessins animés japonais aurait été déclenchée par la violence de Dragon Ball Z au début des années 90.
Ségolène Royal publie Le Ras-le-bol des bébés zappeurs le 1er octobre 1989, chez Robert Laffont. À cette date, le Club Dorothée a deux ans et Dragon Ball Z n’a pas encore été diffusé en France. Le livre vise nommément Dragon Ball, Ken le Survivant et Les Chevaliers du Zodiaque.
La suite s’étale sur toute la décennie. En février 1993, VSD titre « Faut-il brûler Dorothée ? ». En 1996, des perquisitions visent Tonkam, Imagica et le Virgin Mégastore dans le cadre d’une opération contre l’animation pour adultes. Le sujet a occupé la presse française pendant sept ans, pas pendant une saison.
Tonkam, la librairie devenue éditeur
Dominique Véret et Sylvie Chang ouvrent en 1988 ou 1989, selon les sources, une librairie à Bagnolet, puis rue Keller à Paris. D’abord orientée comics, elle se recentre en 1991 exclusivement sur les produits japonais et sert d’intermédiaire aux autres librairies.
La maison d’édition naît en 1993. Premier titre traduit en 1994 : Video Girl Aï de Masakazu Katsura, avec une jaquette amovible, une première en France. Tonkam revendique ensuite une longue série de premières, dont le premier manga publié en sens de lecture japonais dans le pays, le premier shōjo, le premier seinen et le premier magazine de prépublication français. Aucune source consultée ne donne le titre exact du premier de ces manga non retournés, ce qui laisse cette antériorité invérifiable en l’état.
En 2005, Guy Delcourt prend une participation majoritaire. La librairie de la rue Keller ferme en 2010, loyer trop élevé. En 2016, les collections Delcourt Mangas et Tonkam fusionnent.
Ce que cette histoire explique du marché actuel
Trente-cinq ans après le premier fascicule d’Akira, la France vend environ 36 millions de mangas par an. Le détail des chiffres figure dans l’analyse du manga en France.
Le format, lui, n’a pas bougé. Les éditions françaises reprennent la fabrication japonaise, et pourquoi les manga sont en noir et blanc en donne la raison économique.
Les auteurs, en revanche, ont changé. La France publie ses propres mangaka, ce que les pionniers de 1978 n’auraient pas imaginé, et le dossier école mangaka mesure ce que vaut ce débouché. Du côté japonais, les 5 mangaka les plus importants de l’histoire du manga complète le tableau.
Questions fréquentes
Quel est le tout premier manga publié en France ?
Une planche traduite parue en 1969 dans une revue d’arts martiaux. Deux titres sont cités selon les sources, Oibara dans Judo KDK en mai 1969, ou un récit de samouraï de sept pages dans Budo Magazine Europe le 4 octobre 1969.
Le Cri qui tue est-il français ?
Non, suisse. La revue a été fondée par Atoss Takemoto et Rolf Kesselring, et publiée entre 1978 et 1981 à Yverdon-les-Bains puis à Genève.
Quel est le premier manga à avoir eu du succès en France ?
Akira, en fascicules chez Glénat à partir de mars 1990. C’était la version américaine colorisée d’Epic Comics, en sens de lecture occidental et traduite de l’anglais.
Goldorak est-il le premier anime diffusé en France ?
Non. L’ORTF diffusait déjà des séries japonaises en 1967-1968, puis Le Roi Léo en 1972 et Le Prince Saphir en 1974. Goldorak, diffusé le 3 juillet 1978, est le premier succès de masse.
Quand Dragon Ball est-il sorti en France ?
Le manga le 1er mai 1993 chez Glénat. L’anime avait été diffusé au Club Dorothée dès mars 1988.
Sources
- Eurêkoi, réponse des médiathèques de Strasbourg sur le premier manga publié en France, actualisée le 6 mars 2023
- Manga-news, dossier « La préhistoire du manga en France »
- Uniscope, université de Lausanne, dossier sur Le Cri qui tue
- Bounthavy Suvilay, « Préhistoire du manga en France : la mise aux normes locales »
- BDZoom et Avoir-Alire, sur les éditions successives d’Akira chez Glénat
- Fangirl.eu, « Petit historique de l’anime et du manga en France, 1978 à 2003 »
- Goldorak Go, chronologie des diffusions de Goldorak sur Antenne 2
- ActuaBD, « Les 15 ans de Tonkam »
- Decitre, fiche éditeur de Le Ras-le-bol des bébés zappeurs, Robert Laffont, 1er octobre 1989
